«
Monsieur Rigaud était de un de ces hommes rare que le ciel fait
naître pour servir de guide et de modèle aux artistes (…)
il connaissait la grande distance qu’il y a du beau à l’excellent
; on l’a vu plus d’une fois effacer des choses qui lui avaient
coûté plusieurs jours de travail et qui plaisaient aux plus
habiles. »
Ainsi s’exprime
Colin de Vermont dans le Mercure de France de novembre 1744. Monsieur
Colin de Vermont est peintre ordinaire du Roy et professeur en son Académie
Royale de peinture. Ces propos, publiés juste après le décès
de Hyacinthe Rigaud résument parfaitement ce que ses contemporains
ont pensé du peintre et de l’homme. Rigaud qui vit sa clientèle
augmenter sans cesse après qu’il ait une première
fois peint le Roi en 1694, du décider d’y mettre un frein
et de choisir lui-même ses modèles.
Extrêmement
sollicité, Il ne se déplace quasiment plus (1)
et ce sont ses modèles qui viennent chez lui. Il doit bien sur
faire exception pour Louis XIV qu’il peint à nouveau à
Versailles en 1701 .
Une lettre concernant
notre tableau et adressée à la maison de Bouillon en 1731,
confirme la répugnance du peintre à se déplacer:
« Vous savez que j’ay été à Rouen
en 1707 par ordre de feu son Altesse Monseigneur le Cardinal. Il ne fallait
pas moins qu’un Doyen du Sacré Collège, de cette naissance
pour m’obliger à faire le voyage. »
Rigaud
tenait si peut à demeurer hors de son atelier, qu'il ne peignit
que la tête du cardinal à
Rouen. Ceci sur un morceau
de toile carré qui sera par la suite directement incrusté
dans la toile probablement déjà dégrossie à
l’époque du portrait d’apparat. Il en résulte
des traces de coutures, affectant légèrement la matière
picturale et qu’un œil exercé peut toujours apercevoir
sur le tableau de Perpignan.
Saint-Simon confirme
: "Il s'avisa de se faire peindre, et beaucoup
plus jeune qu'il l'était. Le monde ne l'avait pas déserter
à Rouen, il y en avait beaucoup dans sa chambre quand il dit au
peintre qu'il fallait ajouter le cordon bleu à son portrait, parce
qu'il le peignait dans un âge ou il le portait encore."(2)
Il n'est pas impossible
en effet que Rigaud fusse chargé de compenser la différence
d'âge. Sept ans se sont écoulés entre l'année
du portrait et l'évennement relaté toujours par St. Simon,
alors que le Cardinal n'avait que 56 ans "Le
cardinal de Bouillon devenu doyen du Sacré collège, eut
le plaisir d’ouvrir la porte sainte du grand jubilé du renouvellement
du siècle, par l’infirmité du Cardinal Aldéran
Cibo, doyen. Il en fit frapper des médailles, et faire des estampes
et des tableaux. On ne peut marquer un plus grand transport de joie, ni
se croire plus honoré et plus grand de cette fonction ..."
C’est donc en
1707 que Rigaud se met véritablement à l’ouvrage.
Un accompte de 1000 livres est versé en 1708. La même année,
selon J-H.Roman (2), " Rigaud effectue, aidé de Prieur
et Bailleul, une copie pour Lefèvre; en 1709, assisté de
Prieur, il effectue une nouvelle copie en buste pour Baluze ».
Il s’agit de
l’ abbé Baluze qui avait selon Saint Simon
" formé la belle et immense bibliothèque de M. Colbert,
qui protégea toujours les lettres et les sciences, s’était
fait un grand nom en ce genre et beaucoup d’amis pour avoir été
l’introducteur des savants auprès de ce ministre et le canal
des grâces (….) Le cardinal de
Bouillon se l’était attaché par des pensions et des
bénéfices. Son fort était de démêler
l’antiquité historique et généalogique, et
ses découvertes et sa critique étaient estimées "
Il fit une généalogie
de la Maison d’Auvergne pour les Bouillon, plus particulièrement
à la demande du cardinal à qui il ne suffisait plus de descendre
réellement des princes de Sedan, et qui voulut grâce à
Baluze établir une autre filiation prestigieuse, remontant de mâle
en mâle aux anciens comte d’Auvergne, cadet des ducs de Gascogne.
Les objectifs étaient d’adjoindre le nom d’Auvergne
à celui de La Tour ce qui se fit, et qui déshonora Baluze,
ainsi qu’un titre de Prince Dauphin d’Auvergne pour un neveu
du cardinal, ce qui fut refusé.
Il convient de rappeler
les similitudes de date entre l’exécution des deux tableaux
en buste et la parution de cette « Histoire de la Maison d’Auvergne
» L’abbé Baluze, selon St. Simon partageait alors l’exil
du Cardinal à Rouen. Son livre fondé sur les faussetés
d’un cartulaire prétendument découvert dans l’église
de Brioude était prêt à paraître en 1706, mais
avait été mis sous clef par la découverte de l’imposture
et l’incarcération à perpétuité d’un
certain de Bar, convaincu d’avoir fabriqué le cartulaire.
De Bar désespéré, se cassa peu après la tête
contre les murs de la Bastille.
Cette affaire menaçait
de faire le plus grand bruit et M. de Bouillon que le roi aimait, nous
dit St. Simon, « le
supplia d’arrêter cette affaire par bonté pour ceux
qui n’y avaient pas trempé et qui n’étaient
coupables que d’une crédulité trop confiante pour
un frère (le cardinal)…Le Roi, avec plus d’amitié
pour M. de Bouillon que de réflexion voulut bien prendre ce parti.
(…) mais ce qui ne se comprend pas , c’est
que Messieurs de Bouillon, qui devaient être si embarrassés,
osèrent quinze mois après demander au chancelier l’impression
de l’Histoire de la Maison d’Auvergne, et que M. le Chancelier
l’accorda.»
Nous somme donc en
1708, année du tableau destiné à
ce Lefèvre non identifié autrement par Joseph-Hyppolite
Roman, mais qui pourrait être l’abbé Lefèvre
de Caumartin, proche parent du Chancelier Ponchartrain, qui vient d’autoriser
l’édition litigieuse dont St Simon nous dit encore «
que le monde en fut étrangement scandalisé ».
Né en 1668,
Jean François Lefèvre de Caumartin, était filleul
du cardinal de Retz . Abbé à 7 ans,
il fut élu à l’académie française à
26 ans (1694) et à l’académie des Inscriptions
en 1701.
On comprend que l'aval
d'une telle institution fondée par Colbert en 1663 pour l’étude
de la numismatique, de l'histoire et de l' épigraphie, ne soit
pas d'un faible secours pour soutenir les prétentions du cardinal
à reconsidérer l’Histoire de la Maison d'Auvergne.
Parmi d’autres
savants sollicités par Baluze mais évoqués seulement
par St. Simon, l’abbé Lefèvre de Caumartin eut donc
sans doute un rôle de premier plan, suffisant en tout cas pour justifier
le don du premier des deux tableaux en buste. Et peut-être n’était-ce
pas un mince remerciement aux yeux du cardinal, qu’un tableau venant
de lui, Doyen du Sacré Collège, à un abbé.
Outre l’autorité
conférée par l’Académie des Inscriptions, nous
avons par St. Simon, des détails sur la qualité des liens
qui unissent dès 1694, l’abbé Lefèvre de Caumartin
avec le tout puissant Louis- Phélypeaux de Ponchartrain: «
L’abbé de Caumartin se trouvait lors directeur de l’académie
(…) il avait beaucoup d’esprit et de savoir. Il était
jeune, et frère de différent lit de Caumartin, intendant
des finances, fort à la mode en ce temps là et
qui les faisait presque toute sous Pontchartrain, contrôleur général
son parent proche et ami intime. Cette liaison rendait l’abbé
plus hardi; et, se comportant sûr d’être approuvé
du monde et soutenu du ministre. »
La protection de Ponchartrain devenu chancelier en 1699 ne fit jamais
défaut à l’abbé de Caumartin de tout le temps
qu’il fut à Versailles. Ceci, bien
que le crédit du jeune abbé fusse définitivement
atteint auprès de Louis XVI, par le ridicule infligé par
espièglerie à l’évêque de Noyon en 1694.
La relation de cette farce par St. Simon est un régal, mais déborderait
notre propos.
L’abbé
Lefèvre de Caumartin sera promu évêque de Vannes en
1718, puis de Blois l’année suivante, qui deviendra en quelque
sorte son exil. Il y laissa le souvenir d’un
prélat érudit et estimé, possesseur d’une bibliothèque
riche de 9000 ouvrages et 350 manuscrits qui furent dispersés
après sa mort...Avec peut-être quelque mobilier ?
Il se peut donc que
le portrait en buste de 1708, partageasse jusqu’à la fin
(1733), l’exil de Monseigneur Lefèvre de Caumartin, évêque
de Blois. Sa découverte récente à
proximité de cette ville n'est peut-être pas fortuite, et
dans ce cas, le tableau restant à retrouver serait celui de l’abbé
Baluze.
La disgrâce
consommée du cardinal, la mise sous sequestre de ses abbayes et
son éloignement de France quelques mois ou semaines après
que Rigaud ait peint le portrait destiné à l'abbé
Baluze, interdit en effet d’imaginer qu’une
troisième réplique ai jamais pu être envisagée.
D’autant que Rigaud devra attendre 1741, 31 ans après,
pour se faire enfin payer sous forme de rente viagère par le cardinal
d’Auvergne, neveu du cardinal de Bouillon. L’histoire
ne dit pas si les deux répliques étaient incluses avec le
tableau d’apparat dans le contrat de 8000 livres. Cela n'est
pas exclu, car la somme est considérable. Même si Rigaud,
alors considéré comme le plus grand peintre de portraits
de l’époque, n’hésite pas à faire payer
ses toiles le double de ses plus célèbres rivaux (3).
La qualité
de facture est évidente. Nous sommes bien en présence d’une
des deux seules répliques connues, l’exemplaire « Lefèvre
» probablement (4). Le tableau ayant
moins souffert que celui de Perpignan à l’immense mérite
de nous restituer le visage réel du remuant cardinal.
Rappelons aussi le
strabisme dont est affligé le cardinal de Bouillon, comme attesté
par son portrait enfant, le représentant de face dans le tableau
de Perpignan. Mais que Rigaud a choisi adroitement d’atténuer,
le défaut reste perceptible, en représentant le haut dignitaire
légèrement de profil.
Le nettoyage du tableau
fit apparaître une inscription : « DE BOViLON » dissimulée
sous un repeint, et que nous avons choisi, après quelques hésitations,
de laisser apparente. On peut, à la suite de ce que nous savons,
hasarder l’hypothèse d’un reste de dédicace
dans le goût de l’orgueilleux cardinal et qui n’eut
pas forcément l’heur de plaire aux propriétaires qui
suivirent.
Car la découverte
d'un premier rentoilage ancien ne contredit pas la probabilité
d’un tableau légèrement plus grand à l’origine,
hypothèse renforcée par une adaptation du cadre, soigneusement
rétréci dans ses deux dimensions.
La cohérence de ces modifications, ainsi
bien sur que le style du cadre, plaident à notre avis pour
une première « bordure » du tableau, un soupçon
peut-être plus tardive, et pourquoi pas sculptée près
de la Loire pour Monseigneur Lefèvre de Caumartin. |